Poliche - version longue (2023)

« L’attitude spectrale de la mante religieuse, la plongée de l’épinoche, la tête en bas, montrant soudain son ventre rouge, se sont pas de simples réflexes : ce sont des scènes jouées. Et elles sont jouées pour et vers l’être, objet de leur manifestation. » Ces mots d’ Etienne Souriau dans Le sens artistique des animaux nous invitent à penser, sinon une origine animale des arts de la scène, du moins une circulation entre les arts humains et les cultures animales.

Avec la singularité suivante : les spectacles que se jouent les oiseaux ou les insectes sont en même temps des images et des comportements, des représentations et des actes, ancrés dans des situations réelles. Dans ce théâtre animal sans quatrième mur, ce n’est rien d’autre que la question de l’union de l’art et de la vie qui apparaît une fois de plus, pour trouve une formulation originale : les bêtes ne nous offrent-elles pas la vivante image d’une intégration absolue du geste esthétique au quotidien ? D’une vie se confondant complètement avec l’œuvre ?
C’est l’endroit de cette spectacularité animale comprise comme spectacularité diffuse – commune, partagée par l’ensemble des individus d’une espèce – dont il est ici question.

Mais alors, pourquoi Polichinelle ? Parce qu’il se promène avec un sifflet produisant d’affreux bruits d’oiseau et se voit parfois même décrit comme le rejeton d’une gigantesque dinde – qu’il évolue donc dans une zone d’ambiguïté où l’homme et la bête se confondent. Mais aussi, parce que le « type » de commedia dell’arte, soit un personnage générique défini par son costume et ses attitudes récurrentes, se rapproche remarquablement de l’idée d’espèce. Les groupes de Polichinelles affairés et quasi-cloniques peints par Tiepolo ressemblent bien moins à des hommes qu’à de nuées de flamants roses, de grues ou de gibbons laineux. Selon les mots de Jean Starobinski : «Pulcinella se reproduit et pullule : c’est moins un personnage singulier qu’une horde parasitaire».

Il s’agit donc de donner à voir une de ces hordes de Polichinelles sauvages – de Poliches. Comme une espèce, une communauté, une micro-société à la forme de vie singulière. En gardant à l’esprit la force du lien qui existe entre un habitus animal et une morphologie, la forme d’un corps : Poliche, séducteur difforme, est avant tout caractérisé par ses deux bosses grotesques et son chapeau turgescent de haut-dignitaire pontifical. Mais l’important n’est bien sûr pas tant ce que Poliche a, ce dont la nature l’a doté, que ce qu’il en fait : c’est en imaginant les façons dont il joue du corps qui est le sien, dont il fait théâtre de ses attributs, comme un oiseau exhibe ses ailes ou comme un homme montre ses muscles, somme toute, les façons dont il parade, que l’on se rapprochera de la spectacularité animale.

Spectacle créé en version longue au festival Théâtre à Villerville les 26 et 27 août 2023.

Poliche, performance pour sept créatures
Conception : Gabrielle Smith
Collaboration artistique : Samuel Bardaji
Avec : Jules Bisson, Anna Carraud, Cécile Chatignoux, Denis Dedieu, Jean-Charles Dumay, Boris Grzeszczak, Paola de Perthuis
Costumes : Pia Dary, Paul Kaplan, Lisa Morice, Constance Tabourga
Musique : Paola de Perthuis
Production : Bureau Klamm / L’heure du rat  
Affiches : Europium

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